Tribune de Façade
«Ainsi aucune des étapes de son calvaire ne serait évitée au frère de Charlotte ! Il venait se heurter à cette machine impassible de la Justice qui ne tient pas, qui ne peut pas tenir compte de la sensibilité humaine. Il lui fallut s’asseoir dans la chambre des témoins, et se souvenir de la scène qui s’y était passée — si peu d’heures auparavant ! — entre son père et la mère de Greslou, puis entrer de là dans la salle des assises. Il vit le mur nu avec l’image du Crucifié qui dominait cette salle, les têtes tournées vers lui dans une attention suprême, le président de nouveau entre ses assesseurs, le procureur général et l’avocat général assis dans leurs robes rouges ; les jurés à gauche du tribunal. Robert Greslou se tenait à droite sur le banc des prévenus, les bras croisés, livide, mais impassible, et du monde se pressait partout, derrière les magistrats, dans les tribunes. Au banc des témoins André reconnut son père et ses cheveux blancs. Cette vue lui serra le cœur, — son cœur qui pourtant ne défaillit pas quand le président, après avoir demandé au défenseur et au procureur général s’ils ne s’opposaient pas à l’audition du témoin, lui fit décliner ses noms et qualités et prêter serment suivant la formule. Les magistrats qui ont assisté à cette scène sont unanimes à dire qu’aucune émotion d’assises ne fut jamais comparable à celle qui saisit toute la salle et qui les saisit eux-mêmes quand cet homme, dont tous connaissaient le passé héroïque par les articles des journaux publiés à l’occasion du procès, commença, d’une voix pourtant ferme, mais où l’on devinait l’atroce douleur :
— « Messieurs les jurés, je n’ai que deux mots à dire. Ma sœur n’a pas été assassinée, elle s’est tuée. La veille de sa mort, j’ai reçu une lettre d’elle où elle m’annonçait sa résolution de mourir, et pourquoi... Messieurs, j’ai cru avoir le droit de cacher ce suicide, j’ai brûlé cette lettre... Si l’homme que vous avez devant vous » — et il montra Greslou de sa main en se tournant à demi vers l’accusé — « n’a pas versé le poison, il a fait pire... Mais ce n’est pas de votre justice qu’il relève, et il ne doit pas être condamné comme assassin... Il est innocent... A défaut d’une preuve matérielle que je ne peux plus vous donner de cette innocence, je vous apporte ma parole. » Ces phrases tombaient une à une, dans une espèce d’angoisse de toute la salle. On entendit un cri suivi d’un gémissement :
— « Il est fou, » disait une voix, « il est fou », ne l’écoutez pas. »
— « Non, mon père, » reprit le comte André, qui reconnut l’accent du marquis, et qui se tourna vers le vieillard comme écroulé sur son banc. « Je ne suis pas fou... J’ai fait ce que l’honneur exigeait... J’espère, monsieur le président, que l’on m’épargnera d’en dire davantage. »
Il avait une supplication dans la voix, cet homme si fier, en disant cette dernière phrase, et elle fut si bien sentie qu’un murmure passa dans la foule quand le président lui répondit :
— « A mon grand regret, monsieur, je ne peux vous accorder ce que vous demandez... L’extrême gravité de la déposition que vous venez de faire ne permet pas à la Justice d’en rester sur des indications que notre devoir — un douloureux devoir, mais un devoir, — est de vous forcer à préciser... »
— « C’est bien, monsieur, je ferai, moi aussi, mon devoir jusqu’au bout... » Il y eut dans l’accent avec lequel le témoin jeta cette phrase une telle résolution, que le murmure de la foule céda tout d’un coup la place au silence, et on entendit le président reprendre :
— « Vous avez parlé d’une lettre, monsieur, que vous aurait écrite mademoiselle votre sœur... Permettez-moi de dire qu’il est au moins extraordinaire que votre première idée n’ait pas été d’éclairer la Justice en la lui communiquant... »
— « Elle contenait, » dit le comte, « un secret que j’aurais voulu cacher au prix de mon sang... »
Il a raconté plus tard à l’ami qui lui resta si parfait jusqu’à la fin de ce drame, à ce Maxime de Plane choisi par lui pour frère, que ç’avait été là le moment le plus terrible de son sacrifice, — mais qu’à partir de cette minute, l’émotion fut comme supprimée en lui par son excès même. Les terribles détails de la lettre de la morte, il dut les donner, — et raconter ses propres sensations, et tout confesser de ses agonies. Quant à ce qui suivit, il a déclaré lui-même qu’il s’en rappelait seulement quelques détails matériels, — et les plus inattendus : — le froid sous sa main d’une colonne de fer contre laquelle il s’appuya quand il dut s’asseoir au banc des témoins d’où l’on venait d’emporter son père, qui s’était évanoui aux derniers mots de sa déposition... Il a dit avoir remarqué aussi le traînant accent lorrain du procureur général qui se leva pour abandonner l’accusation... Combien de temps s’écoula-t-il entre cette phrase du procureur, le discours de l’avocat de Greslou, la sortie du jury et sa rentrée avec un verdict négatif ? Il n’a jamais pu s’en rendre compte, non plus que de l’emploi de sa soirée, quand, la salle une fois vidée, le gardien fut venu l’inviter à sortir à son tour. Il se souvient d’avoir marché devant lui très vite et très loin. Des bourgeois de Combronde qui rentraient après les assises le rencontrèrent sur la route de ce village. Il sortait d’une auberge où il avait écrit quelques lettres adressées l’une à son père, l’autre à sa mère, une troisième à son colonel, une dernière à Maxime de Plane.
A neuf heures, il frappait à la porte de l’hôtel du Commerce, où M. de Jussat lui avait dit que la mère de l’acquitté était descendue, et il demandait au concierge si M. Greslou était là. Ce garçon avait entendu le récit de la dramatique audience. Il devina, rien qu’à l’uniforme du capitaine, qui se trouvait devant lui, et il eut le bon sens de répondre que M. Robert Greslou n’avait point paru. Malheureusement, il crut bien faire de monter aussitôt chez le jeune homme, qui, sorti de prison depuis une heure, se trouvait avec sa mère et M. Adrien Sixte. Ce dernier n’avait pu résister aux supplications éperdues de la veuve, qui, l’ayant rencontré dans le corridor de l’hôtel, l’avait conjuré de l’aider à raffermir son fils.
— « Monsieur, » dit cet homme à Robert après avoir demandé la permission de lui parler à part, « prenez garde, M. le comte de Jussat vous cherche. »
— « Où est-il ? » interrogea fiévreusement Greslou.
— « Il ne doit pas avoir quitté la rue, » répondit le concierge, « mais je lui ai dit que l’on ne vous avait pas vu ici. »
— « Vous avez eu tort, » répliqua Greslou. Et, prenant son chapeau, il se précipita vers l’escalier.
— « Où vas-tu ? » implora sa mère.
Le jeune homme ne répondit pas. Peut-être n’entendit-il même pas ce cri, tant il avait mis de vitesse à descendre les marches de l’escalier. L’idée que le comte André le croyait assez lâche pour se cacher de lui le bouleversait. Il n’eut pas longtemps à chercher son ennemi. Le comte était de l’autre côté de la rue, qui surveillait la porte. Robert le reconnut et marcha droit sur lui.
— « Vous avez à me parler, monsieur ? » lui demanda-t-il fièrement.
— « Je suis à vos ordres », continua Greslou, « pour telle réparation qu’il vous conviendra d’exiger de moi... Je ne quitterai pas Riom, je vous en donne ma parole. »
— « Non, monsieur, » répondit André de Jussat, « on ne se bat pas avec les hommes comme vous, on les exécute. »
Il tira son revolver de sa poche, et comme l’autre, au lieu de fuir, se tenait devant lui et semblait lui dire : « Osez », il lui logea une balle dans la tête. On entendit, à la fois, de l’hôtel, le bruit de la détonation, un cri d’agonie, et, quand on accourut, on trouva le comte André, debout contre le mur, qui jeta son arme et, croisant le bras, dit simplement, en montrant le corps de l’amant de sa sœur à ses pieds :
— « J’ai fait justice. »
Et il se laissa arrêter sans résistance.
Durant la nuit qui suivit cette scène tragique, certes, les admirateurs de la Psychologie de Dieu, de la Théorie des passions, de l’Anatomie de la volonté, eussent été bien étonnés s’ils avaient pu voir ce qui se passait dans la chambre nº 3 de l’hôtel du Commerce, et lire dans la pensée de leur implacable et puissant Maître. Au pied du lit où reposait un mort, le front bandé, se tenait agenouillée la mère de Robert Greslou. Le grand négateur, assis sur une chaise, regardait cette femme prier, tour à tour, et ce mort qui avait été son disciple dormir du sommeil dont dormait aussi Charlotte de Jussat ; et, pour la première fois, sentant, sa pensée impuissante à le soutenir, cet analyste presque inhumain à force de logique s’humiliait, s’inclinait, s’abîmait devant le mystère impénétrable de la destinée. Les mots de la seule oraison qu’il se rappelât de sa lointaine enfance : « Notre Père qui êtes aux cieux... » lui revenaient au cœur. Certes, il ne les prononçait pas. Peut-être ne les prononcerait-il jamais. Mais s’il existe, ce Père Céleste, vers lequel grands et petits se tournent aux heures affreuses comme vers le seul secours, n’est-ce pas la plus touchante des prières que ce besoin de prier ? Et, si ce Père Céleste n’existait pas, aurions-nous cette faim et cette soif de lui dans ces heures-là ? — « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais pas trouvé !... » A cette minute même et grâce à cette lucidité de pensée qui accompagne les savants dans toutes les crises, Adrien Sixte se rappela cette phrase admirable de Pascal dans son Mystère de Jésus, — et quand la mère se releva, elle put le voir qui pleurait.»
Paris, septembre 1888. — Clermont-Ferrand, mai 1889.
Final de Le Disciple - Paul Bourget
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