Apparences Honteuses


« L’expérience montre que dans les questions qui ne soulèvent pas de fortes passions politiques, les électeurs montrent la plus grande indifférence. »

« Le capitalisme cherche à réduire toujours davantage les prix de revient et l’Etat moderne fait les plus grands efforts pour abaisser les frais de transport ; cependant le consommateur ne se trouve pas toujours en position de profiter de ces avantages et le producteur ne peut développer son industrie dans la mesure que sembleraient devoir comporter les progrès qu’il a effectués dans la voie du bon marché. Les consommateurs se plaignent d’être volés par les intermédiaires ; les producteurs font entendre exactement les mêmes plaintes ; il y a entre eux une masse qui ne participe en rien aux travaux des inventeurs et qui semble opposer une résistance d’autant plus acharnée au bon marché que les producteurs sont amenés à se montrer moins exigeants ; cette masse de gens de commerce s’efforce d’absorber tout le profit venant du progrès, de telle sorte que les producteurs ne puissent plus retrouver dans le développement des affaires une compensation à la réduction des prix. »



« Le travail dépend, pour une très large mesure, des sentiments que les ouvriers ressentent devant leur besogne; mais ces sentiments ont été, au cours du développement capitaliste, développés sous l’influence de l’intimidation patronale, on a pris l’habitude de na pas les rapporter à l’état moral de celui qui les éprouve, mais aux rapports qui existent entre le maître et le serviteur, à ce qu’on nomme la discipline. »

« Les procédés de colonisation sont extrêmement variés : ils reposent tous, en effet, sur des circonstances psychologiques qui ne présentent aucune uniformité; il s’agit de trouver des moyens d’intéresser des hommes à entreprendre une œuvre pénible, dont les résultats dépassent de beaucoup l’étendue des perspectives habituelles de leur pensée. On peut comparer ces phénomènes à ceux que l’on observe dans l’atelier capitaliste : les chefs d’industrie habiles s’ingénient à trouver des moyens pour forcer l’ouvrier à prendre des habitudes nouvelles, capables de conduire à une production d’un ordre plus élevé : c’est un monde nouveau qui se crée grâce aux ruses du capitalisme, qui excite l’ouvrier par l’appât de hauts salaires, comme le gouvernement colonisateur attire le colon par le mirage d’une propriété facile à acquérir. »

Introduction à l’Économie Moderne (1922)



« Les philosophes sont mal disposés à admettre le droit pour l’art de maintenir le culte de la « volonté de puissance » ; il leur semble qu’ils devraient donner des leçons aux artistes et non en recevoir d’eux ; ils estiment que, seuls, les sentiments brevetés par les Universités ont le droit de se manifester dans la poésie. L’art, tout comme l’économie, n’a jamais voulu se plier aux exigences des idéologues ; il se permet de troubler leurs plans d’harmonie sociale ; l’humanité s’est trop bien trouvée de la liberté de l’art qu’elle songe à la subordonner aux fabricants de plates sociologies. Les marxistes sont habitués à voir les idéologues prendre les choses à l’envers et, à l’encontre de leurs ennemis, ils doivent regarder l’art comme une réalité qui fait naître des idées et non comme une application d’idées. »

« Dans la dictature du prolétariat, nous pouvons, tout d’abord, signaler un souvenir de l’Ancien Régime ; les socialistes ont, pendant très longtemps, été, dominées par l’idée qu’il faut assimiler le capitalisme au régime féodal ; je ne connais guère d’idée plus fausse et plus dangereuse ; ils s’imaginaient que la féodalité nouvelle disparaîtrait sous l’influence de forces analogues à celles qui ont ruiné le régime féodal. »



« Toutes les fois que l’on aborde une question relative au progrès industriel, on est amené à regarder l’art comme une anticipation de la plus haute production – quoique l’artiste, avec ses caprices, semble être souvent aux antipodes du travailleur moderne. Cette analogie est justifiée par le fait que l’artiste n’aime pas à reproduire des types reçus ; l’infinité de son vouloir le distingue de l’artisan commun qui réussit surtout dans la reproduction indéfinie des types qui lui sont étrangers. L’inventeur est un artiste qui s’épuise à poursuivre la réalisation de fins que les gens pratiques déclarent, le plus souvent, absurdes, et qui passe assez facilement pour fou, s’il a fait une découverte considérable ; – les gens pratiques sont analogues aux artisans. Dans toutes les industries, on pourrait citer des perfectionnements considérables qui ont eu pour origines de petits changements opérés par des ouvriers doués du goût de l’artiste pour l’innovation. »

« L’industrie moderne est caractérisée par un souci toujours plus grand de l’exactitude ; au fur et à mesure que l’outillage devient plus scientifique, on exige que le produit présente moins de défauts cachés et que sa qualité réponde ainsi parfaitement, durant l’usage, aux apparencies. »



« Dans le monde économique, chacun limite son devoir d’après la répugnance qu’il éprouve à abandonner certains profits ; si le patron estime toujours qu’il a fait tout son devoir, le travailleur sera d’un avis opposé, et aucune raison ne pourra les départager : le premier pourra croire qu’il a été héroïque, et le second pourra traiter ce prétendu héroïsme d’exploitation honteuse. »

« Il faut toujours, quand on étudie l’économie moderne, avoir présent à l’esprit ce rapprochement du type capitaliste et du type guerrier ; c’est avec une grande raison que l’on a nommé capitaines d’industrie les hommes qui ont dirigé de gigantesques entreprises. On trouve encore aujourd’hui ce type, dans toute sa pureté aux Etats-Unis : là se rencontrent l’énergie indomptable, l’audace fondée sur une juste appréciation de sa force, le froid calcul des intérêts, qui sont les qualités des grands généraux et des grands capitalistes. »

Réflexions sur la Violence (1908)



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