Chose Noir




Battement de la mer
       eau en mouvement     eau
              errante.    débris.     thyms.

   Orties.     contre le temps
      j’allais à ton odeur.       je m’allongeais sur ta ruine.

   Je dormais devant ton corps.

   Temps en retour       ré
      volu maintenant.         rose

   Photographique soufflée.

   Des vents      .      rose
      baie      .      rosaire

   Que ta main arrête      .
      battement      temps
qui

          de nouveau

   arrive



Je n’ai jamais pensé à un poème comme étant un monologue parti quelque part de l’arrière de ma bouche ou de ma main

Un poème se place toujours dans les conditions d’un dialogue virtuel

L’hypothèse d’une rencontre l’hypothèse d’une réponse l’hypothèse de quelqu’un

Même dans la page : la réponse supposée par la ligne, les déplacements, les formats

Quelque chose va sortir du silence, de la ponctuation,
du blanc remonter jusqu'à moi

Quelqu'un de vivant, de nommé : un poème d'amour

Même quand l'omission, l'indirection, l'adresse pronominale rendent possible cette translation : qu'un lecteur soit devant la page, devant la voix du poème comme au moment de sa naissance

Ou de sa réception: lecteur lecteur ou lecteur auteur

Ce poème t'est adressé et ne rencontrera rien



Ta mort parle vrai. ta mort parlera toujours vrai. ce que parle ta mort est vrai parcequ’elle parle. certains ont pensé que la mort parlait vrai parceque la mort est vraie. d’autres que la mort ne pouvait parler vrai parce que le vrai n’a pas à faire avec la mort. mais en réalité la mort parle vrai dès qu’elle parle.

Et on en vient à découvrir que la mort ne parle pas virtuellement, étant ce qui arrive, effective au regard de l’être. ce qui est le cas.

Ni une limite ni l’impossible, dérobée dans le geste de l’appropriation répétitive, puisque je ne peux aucunement dire : c’est là.

Ta mort, de ton propre aveu, ne dit rien ? elle montre. quoi ? qu’elle ne dit rien. mais aussi qu’en montrant elle ne peut pas non plus, du même coup, s’abolir.

«Ma mort te servira d’élucidation de la manière suivante : tu pourras la reconnaître comme dépourvue de sens, quand tu l’auras gravie, telle une marche, pour atteindre au-delà d’elle (jetant, pour ainsi dire, l’échelle).» je ne crois pas comprendre cela.

Ta mort m’a été montrée. Voici : rien et son envers : rien.

Ni ce qui arrive ni ce qui n’arrive pas. tout le reste demeurant égal.

Dans ce miroir, circulaire, virtuel et fermé. le langage n’a pas de pouvoir.

Quand ta mort sera finie. et elle finira parcequ’elle parle. quand ta mort sera finie. et elle finira. comme toute mort. comme tout.

Quand ta mort sera finie. je serai mort.



Jacques Roubaud - Quelque chose noir (1986)

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