corps parlant
«Pendant plus de deux siècles, ce nom a orienté les événements et organisé les représentations. Non seulement en Europe, mais dans le reste du monde, il a marqué la division qui sépare amis et ennemis. Au jugement de certains, même les guerres mondiales passaient au second rang ; accélérant ou retardant la révolution, elles lui étaient subordonnées. À proprement parler, le nom résume une croyance et un lexique; user affirmativement du mot révolution, c'est d'abord croire en la révolution; croire en la révolution requiert qu'on use affirmativement du mot révolution. Plus qu'une croyance parmi d'autres naît la croyance des croyances, celle qui rend toutes les autres possibles. Longtemps, la Révolution française y a tenu le premier rang. Elle a orienté les discours, que ceux-ci lui rendent hommage ou la rejettent. Adversaires acharnés ou partisans fidèles, de Joseph de Maistre à Victor Hugo, de Taine à Jean-Paul Sartre, nul n'est demeuré indifférent en langue française; dans les autres langues, la passion se fit plus discrète, mais elle a laissé des traces nombreuses. De cet événement est née une Forme, une Idée, bref : un Idéal. Il a dicté des conduites et organisé des visions du monde ; on l'a appelé La révolution, avec l'article défini et au singulier ; on en a relevé des manifestations sur toute la surface du globe. Partout, des sujets se sont pris à la passion, entre amour et haine, qu'un tel idéal peut susciter. Beaucoup de croyances déterminent leur calendrier et leurs lieux saints ; celle-ci n'y manqua pas. Elle fixa une chronologie, où le XIXe siècle commençait à la Révolution française ; le XXe siècle commençait à la révolution soviétique, la Première Guerre mondiale n'en étant que la préparation ; bien des récits s'inscrivaient dans cette temporalité. Au tournant du demi-siècle, la révolution chinoise étendait l'espace où l'Idéal exerçait son emprise; l'axe de l'histoire ne passait plus par le lac Atlantique et la mer Méditerranée; il se déplaçait vers l'Asie. Le cryptogramme des actions humaines se déchiffrait à l'aide d'une clé, que Mao Tsé-toung résumait d'un aphorisme : «Les pays veulent l'indépendance, les nations veulent la libération, et leurs peuples veulent la révolution : c'est d'ores et déjà devenu un courant irrésistible de l'histoire...» Ceux qui voulaient avancer à contre-courant ne pouvaient y parvenir qu'en acceptant le modèle; comme il arrive souvent, les contre-révolutionnaires croyaient à la révolution plus profondément que les révolutionnaires eux-mêmes.»
Jean-Claude Milner - Relire la Révolution (2016)
Extrait de l'introduction
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