sens carpaccio



viens, je voudrais te léguer les choses sensibles perdues, le conciliabule du monde multiple et du corps nué, je te léguerai la finesse, goûts et parfums, la sapience et la sagacité, viens, et quand nous aurons contruit la peau par pans, comme un habit, je te dirai, après, les vieilles ruines de ma langue, mon beau langage qui va mourir, issu directement de l'eau qui se chiffonne comme une soie, du peuplier dont la feuille sessile bruisse, douce voix des choses, viens dans les restes abandonnés des deux jardins pillés, oubliés, le jardin des sens détruit par la langage, le jardin de ma langue détruit par les codes, viens tant qu'il est temps encore, je m'y étais mal pris, nous allons recommencer

Les cinq sens, 1986




Il faut fréquenter les bibliothèques, certes ; il convient, assurément, de se faire savant. Étudiez, travaillez, il en restera toujours quelque chose. Et après ? Pour qu'il existe un après, je veux dire quelque avenir qui dépasse la copie, sortez de la bibliothèque pour courir au grand air ; si vous demeurez dedans, vous n'écrirez jamais que des livres faits de livres. Ce savoir, excellent, concourt à l'instruction, mais celle-ci a pour but autre chose qu'elle-même. Dehors, vous courrez une autre chance.

Le tiers-instruit, 1991




Or les méthodes algorithmique, anciennes puisqu'elles datent des Babyloniens, mais nouvelles depuis les ordinateurs, cousant donc, elles aussi, deux mondes et deux temps, président aux technologies de simulation, qui approchent l'existence avec une proximité exquise. Elles suggèrent, parfois, des chemins nouveaux de passage du local au global dont la raison classique, préoccupée directement de l'abstrait, lumineusement global, ne soupçonnait pas la fiabilité. Comme les algorithmes procèdent, au sens absolu du terme, c'est à dire qu'ils décrivent des processus, des méthodes par ensembles de chemins, leur raison peut se dire cartographique. En procédant pas à pas, mais à la vitesse de la lumière, la simulation rattrape ce que nous appelions la raison.

Atlas, 1996




La musique élève tous les arts, code toutes les sciences, souffle sous les langues, accrète les sociétés, inspire toutes les pensées, mieux encore, rythme, enveloppe, déploie nos mouvements émotifs et la suite, réglée mais innattendue des nombres ; sous elle, derrière elle, entre elle et cet appel ample des choses et des corps, gît le mystère muet, coffre de tous les secrets.

Musique, 2011




Le capital ne signifie pas seulement la concentration de l’argent, mais aussi de l’eau dans les barrages, du minerai sous terre, de l’intelligence dans une banque d’ingénierie éloignée de ceux qui exécutent. L’ennui de tous vient de cette concentration, de cette captation, de ce vol de l’intérêt.

Petite Poucette, 2012




Michel Serres

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